Le nouveau thème retenu pour l'année 2013-2014 : "Le Temps vécu". Les oeuvres :
- Bergson, Les Données immédiates de la conscience (chapitre 2)
- Gérard de Nerval, "Sylvie".
- Virginia Woolf, Mrs Dalloway.
Le
"temps vécu" est à appréhender dans son opposition au temps cosmique et au temps chronologique. Il s'agit d'un temps subjectivé, perçu par le filtre de la sensibilité ou de la conscience : le "temps vécu" est donc
le temps senti / ressenti / perçu mais il peut tout aussi bien désigner le
temps "de la vie", borné donc, encadré par la naissance et la mort. Tout l'enjeu qui sous-tend le thème du "temps vécu" est la possibilité ou non pour l'homme de triompher de la linéarité tragique du temps pour se réapproprier, par l'instant reconquis, ce temps qui lui est extérieur et qu'il subit.
La problématique d'ensemble du programme sera donc de définir le temps vécu,
"temps mortel" dans son opposition au
"temps monumental" (P. Ricoeur), en le constituant comme
"temps intime", entre conscience et affects. L'appréhension du temps implique la prise en compte de
la mémoire et des souvenirs, la
"mémoire involontaire" (chez Rousseau, Chateaubriand ou Proust) créant des effets de superpositions temporelles (le passé se superpose au présent le temps de la sensation ressentie et du surgissement du souvenir). Il faudra également tenir compte des
perturbations que cela peut engendrer (perte de repères, confusion et même risque de folie, perceptibles clairement chez Nerval et Woolf). Le "temps vécu", intimisé, a donc partie liée non seulement avec la
phénoménologie (Husserl, Heidegger) mais aussi avec l'âme (comme chez Saint Augustin, le temps qui se réduit à la "distentio animi", la "distension de l'âme"). La
psychologie et la
psychopathologie sont des domaines à prendre en compte : les maladies mentales entraînent des troubles du rapport au temps, étudiés par Eugène Minkowski dans la deuxième partie de son essai intitulé Le Temps vécu.
Dans ce cadre, le
paradigme passé-présent-avenir demeure le champ d'investigation du programme, avec une tension entre
temps horizontal (chronologique) et
temps vertical (psychologique, celui de l'expérience atemporelle de
l'instant, mise en valeur par Gaston Bachelard dans L'Intuition de l'Instant), qui superpose les expériences psychiques en figeant la conscience du temps qui se déroule selon une horizontalité perpétuelle et progressive. Dépassant cette double orientation du temps, la
mise en récit du temps vécu (avec le jeu des temps verbaux) peut paraître une manière de
reconquérir le temps cosmique et chronologique en lui donnant une autre progression, personnelle et plus apte à rendre le
"courant de conscience" qui traverse les personnages et anime la vie de l'esprit.
Bergson, pour sa part, se préoccupe plus particulièrement de la
durée, qu'il perçoit de manière homogène et inaltérable, comme une "donnée immédiate de la conscience", position contestée par Bachelard, qui y voit davantage une "
dialectique" qui nécessite une
construction mentale (La Dialectique de la durée) fondée sur des instants qui se succèdent mais qui ne se confondent pas. Cette fragmentation de la perception de la durée est fondamentale dans les oeuvres littéraires au programme : Nerval, avec le phénomène de paramnésie (sensation de "déjà-vu") explore, dans "Sylvie", les frontières de la folie en superposant dangereusement les époques temporelles, rêvant de voir se manifester à nouveau, dans les lieux de son enfance - le Valois - ce passé paradisiaque et idyllique qui lui permettrait de sublimer son présent déceptif. Virginia Woolf magnifie quant à elle ces "moments of being" ("instants de vie") où l'être est transporté hors du temps, faisant l'expérience instantanée d'une euphorie très intense, qui fait remonter à la surface de la conscience les souvenirs les plus forts qui animent la vie psychique (voir l'incipit de Mrs Dalloway). En creusant des tunnels entre ses personnages ("tunneling process"), elle creuse le temps et introduit une autre logique qui courcircuite la linéarité tragique du temps chronologique : retraçant, par la modalité du monologue intérieur, le flux des pensées qui passe au premier plan du récit, en tension avec le temps monumental (Big Ben, les horloges), elle l'éclipse et dessine les contours d'une victoire possible, vaine et éphémère, mais une victoire tout de même, sur le temps des heures qui défile inexorablement, rendant l'être humain spectateur de sa destinée tragique.
Sébastien Baudoin.